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" Il faut alléger la pression fiscale et réglementaire sur les ETI françaises "

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' Il faut alléger la pression fiscale et réglementaire sur les ETI françaises '

Frédéric Coirier, président du Meti et p-dg du groupe Poujoulat, détaille le rôle des ETI dans le tissu économique français et européen, et revient sur les enjeux auxquels elles doivent faire face.

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> Vous qui êtes à la fois président du METI* et P-dg d'ETI, quel est le profil type de l'ETI française ?

Je suis en effet p-dg du groupe Poujoulat, ETI très représentative avec un chiffre d'affaires annuel de 300 M€, 1700 collaborateurs et deux activités principales : une, autour de la métallurgie, avec la fabrication de conduits de cheminée, des cheminées industrielles, présente dans une trentaine de pays. Et une deuxième activité, beaucoup plus récente tournée vers l'environnement, qui est la production et la commercialisation de bio combustibles tels que granulés de bois, bûches, allumes feu, tous les produits qui vont servir dans les appareils de chauffage domestique ou collectif. 80% de nos effectifs sont en France et on exporte partout en Europe. Donc nous avons vraiment le profil type de l'ETI française.

Dans l'hexagone, les ETI sont 5400 entreprises qui représentent 25% des emplois, 33% de l'exportation, 26% de la valeur ajoutée des entreprises et 37% des salariés de l'industrie. C'est une catégorie très industrielle, 31% des ETI relèvent de l'industrie. 7,5% des entreprises françaises sont industrielles. Donc le coeur de l'industrie française est là. Ce sont des entreprises aux caractéristiques assez homogènes : 2/3 des sièges sociaux sont en province. En termes de détention, 70% des ETI à capitaux majoritairement français ont un actionnariat familial. Donc elles sont plutôt indépendantes et fortement présentes dans les territoires puisque ces 5400 ETI totalisent 50 000 établissements et que tournent autour d'elles beaucoup de TPE PME qui sont à la fois leurs clients et leurs fournisseurs.

5400 ETI est un nombre finalement faible comparé à l'Allemagne qui en compte 12 500. On voit un vrai problème. On devrait en avoir 10 000. D'ailleurs si on en avait autant que les Allemands on serait en situation de plein emploi. On s'interroge toujours sur la différence entre les 4% de chômage en Allemagne, en Hollande, en Suisse, et les 7% en France (même si c'est déjà beaucoup mieux que par le passé)... Or, c'est en partie parce que le nombre d'entreprises de taille intermédiaire est atrophié.

> Justement pourquoi est-ce plus difficile en France de passer de PME à ETI ?

Si on en est là c'est dû à différentes raisons. Il y a d'abord une raison liée à la transmission. Les ETI sont des entreprises transgénérationnelles. Pour faire une ETI, il faut plusieurs générations donc quand on ne peut pas transmettre, les entreprises restent petites ou malheureusement se vendent à des entreprises étrangères qui sont les meilleurs offreurs puisqu'elles veulent entrer sur le marché français. Quitte à surpayer et provoquer par la suite des fermetures d'usines.

> Le pacte Dutreil n'a donc pas permis de résoudre ces difficultés de transmissions ?

En partie seulement. Le coût de la transmission d'entreprises en France est encore bien plus élevé que la moyenne européenne, il faut l'aligner. C'est donc un vrai sujet pour le prochain quinquennat. Il faut savoir que la transmission d'une ETI est payée par l'entreprise et non par les personnes physiques. Cela coûte beaucoup trop cher pour qu'un entrepreneur le fasse avec ses propres moyens. Or, c'est autant d'argent qui ne va pas à l'investissement et à l'emploi. Même si des choses ont été faites par les gouvernements successifs puisqu'on est remonté à 5400 ETI après être tombé à 4200, ce n'est pas suffisant. En ne créant que 80 ETI par an, atteindre les 10 000 en France nous prendrait 40 ans ! Si on veut accélérer le rythme, il faut que les entreprises se transmettent plus facilement. C'est vraiment un sujet majeur.

> Outre les difficultés de transmission, le manque de compétitivité est souvent mis en avant, à quoi cela est-il dû ?

La compétitivité est un point clé bien sûr, parce que la taille et la performance d'une entreprise dépendent de sa faculté à investir et à se développer. Or, pour investir il faut faire des marges. C'est à cela que servent les profits, à financer le développement et l'innovation pour se démarquer. Sur ce point les entreprises françaises commencent à entrevoir les conditions d'un réalignement sur la moyenne européenne. Sur les bas salaires, les charges ont globalement été réalignées. Sur les salaires qualifiés non. Un salaire qualifié supporte 45% de charges patronales en France contre 22% pour la moyenne européenne. Il existe donc un vrai décalage et cela reste l'une des raisons pour lesquelles les ETI française ne peuvent pas être aussi compétitives que leurs voisines. Or, c'est bien sur cette catégorie de salaires que l'on trouve les développeurs, les ingénieurs, les designers, les commerciaux... Tous les postes nécessaires pour monter en gamme et accélérer.

Plus majeur encore est le sujet des impôts de production. La France a créé depuis 40 ans une montagne de fiscalité qui pèse sur les entreprises avant même qu'elles génèrent le moindre euro de marge. On affaiblit les entreprises en ponctionnant, en amont de la génération de résultat, beaucoup de fiscalité. On était rendu à 80 milliards d'euros par an d'impôts de production quand en Allemagne ils en représentent 15 et que la moyenne européenne se trouve autour de 35. Une première étape de 10 milliards d'euros de baisse d'impôts de production l'an dernier a produit des effets positifs sur les investissements, mais on reste en décalage par rapport à la moyenne européenne puisqu'on est toujours 35 milliards au-dessus. Il faut donc aller plus loin encore puisqu'en se réalignant sur la moyenne européenne on va libérer la capacité d'innovation et d'investissement des entreprises. D'autant que les ETI sont créatrices d'emplois. Depuis 2008, elles constituent la catégorie ayant créé le plus d'emplois nets selon Trendéo, avec près de 270.000 emplois dont 37 000 en 2021, année record qui a aussi connu une progression des investissements des ETI de 65% par rapport à la situation d'avant Covid.

Les ETI sont des entreprises engagées, qui structurent, qui développent et qui sont extrêmement sensibles à l'écosystème français puisqu'elles y ont leur siège, souvent leurs usines et leurs centres de recherche. Quand l'écosystème est bon, comme tout végétal elles poussent et se développent. Si l'écosystème n'est pas bon elles s'atrophient.

> Qu'est-ce qui contribue à créer un écosystème favorable pour les ETI ?

Les bonnes politiques publiques, les bonnes orientations réglementaires et fiscales sont importantes car la complexité nous touche beaucoup. Lorsque vous avez vos principaux actifs en France vous subissez la réglementation. Nous y sommes donc très sensibles. La simplification est un sujet crucial pour créer un bon écosystème. Gérer la complexité est très pénalisant pour nos ETI. On passe énormément de temps à gérer des choses qui ne rapportent rien. Or, malgré des efforts de simplification d'un côté, l'inflation réglementaire court toujours. Ce qui amène à des situations ubuesques. Tout le monde s'accorde à dire qu'il faut réindustrialiser mais on oublie volontiers qu'il faut 3 à 4 fois plus de temps en France qu'en Allemagne pour ouvrir un site !

Pour autant l'Etat s'est beaucoup digitalisé et on a vu pendant la crise Covid que lorsque l'Etat sort d'un certain nombre de carcans, en concertation avec les dirigeants d'entreprise, pour trouver les bonnes formules et les bons modes de fonctionnements, cela fonctionne. Nous avons besoin de dé-corseter les contraintes administratives et réglementaires. Sur tous les sujets d'organisation on a fait confiance aux partenaires sociaux pendant les différents confinements et on a vu qu'il y avait très peu de tricheurs et cela a permis de sauver tout le monde. Arrêtons de faire des règles générales pour des cas particuliers ou des comportements à la marge. Il faut que les projets sortent plus vite, que nos entreprises regagnent de l'agilité pour créer. Sans cela le train va passer. Les cycles économiques sont ce qu'ils sont. Si vous vous retrouvez dans un cycle baissier, la première réaction sera de réduire voire de suspendre l'investissement.

> Dans quelle situation se trouvent les ETI françaises aujourd'hui ?

Elles ont finalement très bien traversé le covid dans l'ensemble. Je ne parle pas des secteurs les plus exposés qui eux ont eu des difficultés. L'Etat a fait ce qu'il fallait à tous niveaux, la mobilisation a été importante, la France a été extrêmement généreuse. Les entreprises s'en rendent compte. Nous monitorons tous les trimestres avec la Banque Palatine la situation financière des ETI, donc nous avons une bonne vision d'ensemble et on constate que les ETI sont globalement dans des situations financières non dégradées. Les entreprises n'ont pas abandonné leurs plans d'investissement, il n'y a pas eu de licenciements secs dans les ETI pendant la période Covid, on a même créé de l'emploi en 2020 grâce justement à ce modèle très résilient. Les ETI ont donc bien passé la crise, ont recruté, ont beaucoup investi en 2021 : 65% de plus qu'en 2019 qui était plutôt une bonne année déjà. Ce sont des entreprises comme je le disais très ancrées dans les territoires, elles connaissent leurs clients, leurs fournisseurs, leurs salariés... Elles vont donc s'adapter puis aider les autres à s'adapter.

> Voilà pour la photo aujourd'hui quid de l'avenir, comment se profil l'horizon pour les ETI ?

D'autres difficultés se présentent à nous avec l'inflation depuis fin 2021. Cela pré-existait donc au conflit ukrainien. Les prémices sont apparues dans la phase post-confinements, en partie en raison d'une reprise d'activité très dynamique, de logiques d'approvisionnements qui étaient déjà problématiques, d'une chaîne logistique totalement désorganisée, je pense notamment à l'Asie avec des coûts de conteneurs qui ont explosé et des ports qui ont été dépassés. On avait déjà ces problématiques-là dans pas mal de secteurs d'activité tels que l'électronique ou la métallurgie. A partir de l'automne s'est ajoutée une inflation des prix énergétiques très importante et bien sûr le conflit ukrainien est venu donner le coup de grâce aux prix de l'électricité et du gaz. La hausse des coûts de production pour les ETI industrielles est de l'ordre de 25% sur une période de 15 mois. C'est énorme ! On parle de 5% d'inflation pour les particuliers mais pour les entreprises industrielles il s'agit de 25% d'inflation dont 1/3 en 2021 et probablement 2/3 en 2022. 2021 était une bonne année pour les ETI, 2022 est beaucoup plus hypothétique. Aujourd'hui seules 16% des ETI disent répercuter l'intégralité des coûts qu'elles ont subis, ce qui veut dire que 84% des ETI prennent sur elles et ne répercutent pas totalement cette inflation. Il existe un risque important de fragilisation d'un certain nombre d'acteurs. Cela va se jouer sur le temps long. Le conflit en Ukraine s'installe dans la durée. Par ailleurs, la Chine avec sa stratégie zéro covid pratique un stop & go difficile à gérer pour les chaînes logistiques mondiales. C'est criant notamment sur la chaîne de production automobile ou encore électronique. Certains marchés sont bloqués, voire fermés. Tout cela crée beaucoup de facteurs de tensions notamment pour les services achats. Le retour à la normale ne se fera pas avant 2023.

> Pensez-vous que cette crise là peut se transformer en opportunité pour fonctionner différemment ?

L'interconnexion mondiale, de voyages, de matériaux, de capitaux, fait qu'on est tous extrêmement interdépendants. Donc lorsqu'il y a un problème quelque part cela impacte l'ensemble. Si, grâce à ou à cause de la crise Covid, nous prenons conscience de nos fragilités et de nos dépendances, et qu'en réaction, à l'échelle européenne, on travaille à avoir plus d'autonomie sur des éléments essentiels pour se nourrir, se soigner, fabriquer, ce sera une avancée. C'est l'échelle européenne qui est la bonne. Or, on constate que le covid aide à agir ensemble. Travailler sur des coopérations est possible. L'Europe a fait des progrès énormes en termes d'agilité et de collaboration. Par exemple les ETI ne sont pas reconnues à l'échelle européenne c'est une catégorie franco-française, malgré cela les politiques publiques européennes pendant cette période covid ont commencé à intégrer les ETI, notamment dans les plans de soutien. Même s'il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la catégorie soit vraiment prise en compte à l'échelle européenne, beaucoup de choses ont été faites, ouvertes et pensées pour les ETI. Nous avons avancé sur tout ce qui touche aux politiques de concurrence. Un certain nombre d'éléments dans les choix d'investissement mis en place montrent qu'on est capable de travailler ensemble.

Par ailleurs, la France a des atouts : une logistique qui tourne, un emplacement européen parfait, des infrastructures de qualité, une formation souvent critiquée mais qui est malgré tout de bonne qualité. Tous ces atouts peuvent nous mener au plein emploi rapidement, dès lors qu'on s'aligne sur ce qui se fait en Europe. Mettons-nous au diapason de ce qui se pratique en Europe : un peu moins de réglementation, une fiscalité qui soit alignée sur la moyenne européenne et tournée vers la production. Si on veut poursuivre l'élan vers la réindustrialisation il faut s'en donner les moyens. C'est comme ça qu'on créera des richesses, de l'emploi. Et plus il y aura d'emploi, plus il y aura de pouvoir d'achat et plus on créera des conditions favorables pour tout le monde.

> Le METI milite pour une reconnaissance du statut d'ETI européenne, pourquoi est-ce important ?

La reconnaissance des ETI à l'échelle européenne fait en effet partie de nos priorités. Nous avons à plusieurs reprises rencontré des commissaires européens qui avaient des visions très verticales, par filière, mais qui commencent à comprendre la spécificité de ces entreprises qui ne sont pas uniquement françaises. On les retrouve partout, en Italie du nord, en Allemagne, en Suisse, un peu partout en Europe. C'est important de les identifier et de les reconnaître car elles sont un facteur de stabilité pour nos économies. Nos amis Allemands, Italiens et d'autres pays nous rejoignent sur ces sujets. Il est important que les politiques publiques européennes prennent de plus en plus en compte ces entreprises et notamment la nécessité d'avoir un écosystème favorable. Or dès que vous créez de la norme, c'est la catégorie ancrée dans les territoires qui le subit en premier. Il s'agit de proportionner les règles de manière à éviter que ces entreprises qui sont stratégiques soient impactées et voient leur capacité de développement annihilée. Le sujet n'est pas uniquement français, il est européen et il est en train d'avancer. C'est un travail que nous menons à Bruxelles, nous avons un projet en cours pour 2022-2023.

> Est-ce aussi un moyen d'aider ces entreprises à faire la bascule vers un modèle plus durable ?

Bien sûr ! Lorsqu'on interroge les ETI, plus de 70% d'entre elles ont déjà un certain nombre d'actions bien avancées sur tout ce qui touche aux énergies renouvelables et à la RSE. Certaines, notamment celles qui sont cotées, ont des démarches structurées avec des indicateurs spécifiques. Les autres y travaillent. Les ETI sont « engagées par nature », du fait de leur vision de long terme : une grande proportion d'entre elles ont des fonds de dotation, toutes pratiquent l'épargne salariale qu'il s'agisse d'intéressement, de participation, plan d'épargne ou actions gratuites. Sur tous les sujets de formation, d'apprentissage, de mécénat et d'inclusion, les ETI sont extrêmement actives. Elles ont toutes engagé des dépenses de décarbonation ou de développement des énergies renouvelables. Par exemple, à l'échelle du groupe Poujoulat aujourd'hui, 80% de nos bâtiments sont chauffés à la biomasse, nous venons de mettre en service une centrale photovoltaïque. Ce qui est difficile c'est d'avoir à faire tous ces investissements au moment où les tensions se multiplient. Mais on voit que les investissements sont là, le fonds chaleur notamment est très sollicité, c'est la preuve que beaucoup de projets sont en cours.

> Quel serait le message que vous aimeriez faire passer aux Daf des ETI ?

Travaillez particulièrement bien les relations avec vos investisseurs et vos financeurs car l'année 2022 sera sans doute plus rude que 2021.

Quoi qu'il arrive si vous voulez que votre entreprise dure vous êtes obligés de respecter un certain nombre d'équilibres. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi avec vos clients, vos fournisseurs, vos salariés. Vous avez besoin de fidéliser et d'embarquer. C'est aussi important d'être ouvert et communicant avec ses partenaires financiers. Pendant la période Covid nous avons énormément communiqué avec nos banquiers qui ont été très accompagnants. Quand on fait l'analyse de la situation financière des ETI, plus de 90% d'entre elles voient leurs demandes de financement satisfaites Nous avons la chance d'avoir un système bancaire qui tient la route. Si on fait preuve de transparence et d'échange on a une bonne écoute et une bonne réponse en cas de fort besoin de trésorerie pour constituer des stocks de sécurité par exemple. Ce qui ne saurait tarder car cette perturbation des flux physiques aura forcément des conséquences sur les flux financiers. On a encore aujourd'hui des PGE qui courent. Parmi les ETI qui ont pris un PGE, plus d'un tiers l'ont remboursé, les deux tiers doivent encore le rembourser. Il y aura donc sans doute des besoins de trésorerie un peu spécifiques, avec je l'espère aussi toujours beaucoup d'investissement donc des besoins de financement.

*METI : Mouvement des Entreprises de Taille Intermédiaire

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