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DossierFaut-il encore investir dans les Bric ?

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2 - Découvrir et maîtriser un environnement atypique

Partir à la conquête du Brésil, de la Russie, de l'Inde ou de la Chine, marchés aux taux de croissance inconnus en Europe, nécessite d'intégrer l'environnement atypique de ces pays. Une PME qui débute à l'export ne sera pas suffisamment aguerrie vis-à-vis de leurs spécificités.

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Les impressionnants taux de croissance affichés par les Bric ont récemment connu une accalmie, mais ces pays continuent de susciter l'intérêt d'un grand nombre d'entreprises européennes. Or, ils peuvent dérouter les Occidentaux : " Le Brésil présente un environnement très spécifique, voire exotique ", prévient Frédéric Regert, Daf de GL Events. Ce groupe lyonnais d'événementiel est implanté dans le pays depuis 2006, époque à laquelle il avait remporté le marché et la concession du Riocentro, le plus grand parc d'exposition d'Amérique du Sud. Le groupe est aussi implanté en Russie, où il a été sous-traitant pour les JO d'hiver de 2014. Pour bien aborder les Bric, Frédéric Regert préconise " d'être très vigilant sur les processus de due diligence, d'intégrer les contraintes propres à de forts taux d'inflation... sans oublier la question de la fiscalité ".

Une fiscalité comparable à un millefeuille

La fiscalité brésilienne est tripartite, avec des taxes fédérales, des taxes dépendant des États fédérés, et des taxes municipales. " Sur ces trois strates, chaque entité publique a sa compétence : il n'y a pas forcément d'homogénéité ", explique Charles-Henry Chenut, avocat fiscaliste et conseiller du Commerce extérieur de la France. Des taxes s'appliquent également lorsque les marchandises passent d'un État à un autre. " Cette fiscalité inter-États fait de la localisation un élément fondamental ", souligne Charles-Henry Chenut.

Certaines régions, comme Manaus, proposent des zones franches à la fiscalité avantageuse. " Mais elles se situent souvent dans des zones excentrées du pays, éloignées des réseaux de distribution. Si les sociétés qui vendent des prestations intellectuelles peuvent y trouver leur compte, celles qui commercialisent des produits perdront en logistique ce qu'elles gagnent en fiscalité. " D'autant que le Brésil impose des taxes douanières importantes. " Lorsque nous faisons venir des structures temporaires, la fiscalité peut monter jusqu'à 70 à 80 % du prix de vente de l'actif ", confirme Frédéric Regert. Cette complexité fiscale se retrouve dans les autres Bric.

En Inde, les entreprises sont à la fois soumises à des taxes imposées par l'État et à une fiscalité décidée par chacune des 28 régions. En Chine, chaque bureau d'impôts est géré de façon indépendante. " Au sein d'une même ville, chaque bureau a ses propres conditions, et les impôts peuvent être négociés, surtout dans les zones de banlieue comme Minhang, Baoshan, ou encore Qingpu pour la ville de Shanghai ", explique Wei Hsu, managing director chez INS Global Consulting.

Dans ces pays en forte croissance, la législation évolue très vite, du moins en ce qui concerne l'adoption des textes. " Si le gouvernement chinois légifère rapidement, la mise en application est relativement lente, en raison de la non-uniformité fiscale et d'un certain manque d'organisation ", précise Wei Hsu. Ainsi, le gouvernement a adopté, en juillet 2011, une loi obligeant les entreprises étrangères basées en Chine à cotiser à la sécurité sociale. Mais elle n'est toujours pas appliquée.

Bâtir une approche business centric

La complexité de la fiscalité requiert de faire appel à des spécialistes du pays cible, à même de se plier aux exigences réglementaires, mais aussi de se livrer à une optimisation nécessaire au maintien de la compétitivité de l'entreprise. " Il faut passer par un cabinet d'avocats fiscalistes, le mieux étant de trouver un cabinet franco-brésilien qui pourra expliquer les enjeux, les rendre intelligibles pour le dirigeant français. Si l'entreprise fait appel à un cabinet brésilo-brésilien, le risque est qu'il ne parvienne pas à expliquer les problématiques à la direction de façon claire ", juge Charles-Henry Chenut.

Certaines entreprises, spécialisées dans le conseil en développement international, aident les sociétés françaises dans leur approche de ces marchés, car la complexité n'est pas que fiscale. Ainsi, Altios International, présente à São Paulo, New Delhi, Shanghai et Moscou, intervient à travers la mise en place de réseaux de distribution, l'implantation industrielle, la création de filiales et la gestion comptable. " Nous travaillons souvent avec les sociétés via des systèmes de portage. Nous pouvons les héberger dans nos locaux et recruter du personnel en notre nom pour qu'elles puissent se concentrer sur leur activité, en leur évitant les contraintes administratives, explique Patrick Ferron, le dirigeant. Nous employons dans chacun de nos bureaux des comptables qui assurent la fonction comptabilité et reporting pour le compte de nos clients français. "

Le poids de l'administration n'a rien à envier à la France

Les entreprises occidentales tentant de pénétrer les Bric sont souvent déroutées par le poids de l'administration, notamment en Chine et en Russie. En Russie, les entreprises étrangères doivent produire deux types de documentation : l'une réservée à l'administration fiscale russe et l'autre aux normes IFRS pour les actionnaires français. Une nécessité d'autant plus contraignante que le reporting n'est pas annuel comme en France, mais trimestriel. La collecte des documents doit donc être plus rigoureuse. " C'est un héritage du système communiste, avec toutes les contraintes que cela suppose. Le gouvernement souhaite tout verrouiller, contrôler. Il y a certes une évolution, mais bien trop lente ", regrette Patrick Ferron.

Autre particularité du marché russe : la lenteur des processus de validation de la facture, qui peut entraîner des retards dans l'encaissement de la créance. Si, en France, il est possible de provisionner les montants à payer en attendant de recevoir une facture, les règles comptables russes l'interdisent. " Dans ce pays, comme dans beaucoup de pays de l'Est, le comptable a pratiquement la même fonction qu'un notaire. Il ne peut strictement rien comptabiliser tant que les documents justificatifs n'ont pas été reçus et validés ", explique Jean-François Dhoury, directeur de mission au cabinet Objectif Cash. Il cite l'exemple d'une société française dont la filiale russe, basée près de Vladivostok, facturait un client implanté à Moscou. " Les factures devaient nécessairement passer par la capitale pour être validées, ce qui prenait au minimum 15 jours et retardait d'autant l'encaissement des créances. "

Antoine Pietri

Camille George,<br/>rédactrice en chef Camille George,
rédactrice en chef

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