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DossierIl y a une vie après la Daf

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3 - Quand les Daf révèlent leur fibre entrepreneuriale

L'exercice de la fonction de Daf préparerait, mieux qu'une autre, à la réussite d'une reprise d'entreprise. À condition de prendre le temps de choisir la bonne cible et de bien calibrer ses moyens.

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Si le métier de Daf exclut généralement ce petit grain de folie nécessaire à la création de start-up ou de nouveaux concepts, la reprise d'entreprises, elle, leur convient bien. Par l'exercice quotidien des multiples casquettes qui entrent dans les attributions des Daf, ces derniers sont particulièrement qualifiés pour reprendre avec succès des entreprises matures, voire redresser des sociétés en difficulté. Cela dit, la reprise d'entreprise présente des obstacles souvent sous-estimés par d'anciens salariés confiants dans leurs qualités de gestionnaires mais pas pour autant préparés à entamer un long processus de chasse à la bonne cible et de négociations usantes avec les cédants, ni à vivre de multiples échecs et faux espoirs...

La rareté des bonnes cibles

Car, il faut le savoir, malgré tout ce que rappor­tent les médias sur les milliers d'entreprises à reprendre chaque année du fait du papy-boom et du déclin des vocations chez les héritiers d'entreprises familiales, les repreneurs sont bien plus nombreux que les cédants. Ainsi, si on exclut les fonds de commerce et les TPE de moins de cinq salariés, " la réalité du marché­ de la cession est de l'ordre de 6700 entreprises par an ", indique l'édition 2013 de l'Observatoire de la reprise d'entreprise publié par le CRA (Cédants et repreneurs d'affaires). Le rapport est en moyenne d'un cédant pour cinq repreneurs.

Par ailleurs, les repreneurs individuels se retrouvent presque systématiquement en concurrence avec des personnes morales, qui ont l'avantage, aux yeux du cédant, d'être plus fiables et plus solides financièrement. Pour Pascal Ferron, associé Baker Tilly France spécialisé dans la reprise d'entreprises : " Les repreneurs personnes physiques ont néanmoins toutes leurs chances, s'ils savent jouer sur le côté humain, créer une relation de confiance et persuader le cédant qu'ils sauront mieux que quiconque pérenniser et développer leur entreprise. "

Quelle valeur ajoutée ?

Dès lors, bien orienter ses recherches s'avère essentiel. Pour cela, plutôt que de cibler des macrosecteurs économiques, le repreneur doit plutôt prendre le temps de faire un petit bilan de compétences : qu'est-ce que je sais faire le mieux ? En quoi suis-je bon ? En quoi suis-je moins bon ? C'est ce qu'a réalisé Yves Pépin (voir le témoignage ci-dessous), qui a flashé sur le projet de conception de chalets en bois Soléode, parce qu'il avait une histoire spéciale­ avec cette activité et son produit (son père était menuisier), et a su, en plus, apporter une valeur ajoutée en transformant le business model d'un bureau d'études qui se can­tonnait à la conception en une véritable entreprise industrielle qui se charge de la réalisation.

La mise de départ

Autre facteur majeur d'appréhension pour les candidats à la reprise : le montant des fonds à engager dans ce pari risqué. Selon l'étude CRA précitée, l'apport personnel moyen est compris entre 150 000 et 300 000 euros. Même si la somme n'est pas anecdotique, elle est à la portée des économies de bon nombre d'anciens Daf.

Bien entendu, cela dépend aussi de la taille et de l'attractivité de la cible, les anciens directeurs financiers d'ETI s'orientant plus vers des PME et non des TPE. Dans ces cas, outre la recherche de l'entreprise idoine, le repreneur devra aussi trouver un partenaire financier auquel s'adosser pour réaliser l'opération. Les fonds d'investissement sont très friands des profils de Daf expérimentés pour monter des LBO sur des PME et sont prêts, dans ces cas-là, à apporter jusqu'à 90% des montants nécessaires... Dans tous les cas, " le repreneur devra décomplexer par rapport à son apport personnel, conseille Pascal Ferron (Baker Tilly). Avec 100 000 euros, on peut déjà faire des miracles ".

Et pour les Daf à court de liquidités ou qui ne veulent pas entamer leur patrimoine, la repri­se d'entreprises en difficulté ou carrément en liquidation peut constituer une alternative particulièrement intéressante. Les acqui­sitions en procédure collective se font régu­lièrement, avec des décotes très significatives par rapport aux valeurs de marché, alors que " parmi les milliers d'entreprises faisant l'objet de procédures collectives, 5 à 10% présentent un potentiel de redressement important et peuvent constituer des cibles de choix pour les profils de bons gestionnaires, de fait, que sont les Daf ", plaide Christophe Callet, responsable du département de restructuration des entreprises pour le cabinet de conseil Delfineo.

Surmonter les préjugés sur l'entreprise en difficulté

Réaliser une reprise de société en difficulté est-il plus risqué ? " L'oeil que le repreneur va poser sur une entreprise à reprendre, qu'elle soit saine ou en difficulté, doit être le même, insiste Christophe Callet. Il doit examiner le marché, les qualités intrinsèques de la cible, de ses effectifs et de ses produits avant d'essaye­r de comprendre la cause de ses difficultés. "

Si l'entreprise s'est retrouvée en faillite en raison d'une mauvaise gestion, ce qui est assez fréquent, un profil de Daf rodé à la maîtrise des coûts et aux règles de bonne gestion est particulièrement indiqué pour lui faire retrouver le chemin de la croissance. En revanche, si la société a perdu ses clients les plus importants dans sa débâcle, seul un profil de développeur commercial hors pair pourrait la sauver.

D'après l'expert en en­tre­prise­s en difficulté, un retournement rapide requiert le bon diagnostic sur les raisons de la défaillance et une reprise redi­mensionnée au plus juste. Il apparaît donc essentiel de ne pas s'engager à repren­dre la totalité de l'effectif si votre business plan de reprise est basé sur le tiers du chiffre d'affaires. Et il ne faut pas non plus tenter de racheter les actifs­ à vil prix au mépris des estimations réalisées par les experts dans le cadre de la procédure de liquidation : les juges apprécieront moyennement...


Quelques exemples de réussite

" Le repreneur qui veut réussir doit se lancer sans aucun dogme dans la tête et va devoir briser ceux des autres ! Reprendre, c'est refuser les dogmes ! ", proclamait Pascal Ferron, vice-président du réseau d'experts-comptables Baker Tilly France lors d'une conférence organisée conjointement avec la DFCG dans le cadre de leur congrès annuel Financium, sur le thème de la reprise d'entreprise. Plusieurs témoignages de Daf ont illustré ce passage de l'autre côté du miroir.

Christophe Rémy a réussi à investir moins de 2% pour reprendre son restaurant alors qu'il était Daf pour l'entreprise d'ingénierie GECI International. Il a gardé son emploi, a levé un peu plus de 2 millions d'euros. Son associé, qui connaissait bien le secteur de la restauration, a pris 30% des parts et c'est lui qui fait " tourner la boutique ". Christophe Rémy a mis en place des outils de gestion et de reporting, des processus de management : c'était sa valeur ajoutée au business.

Frédéric Bouleuc a racheté son cabinet d'expertise comptable à Paris, avec un cabinet membre de Baker Tilly en Bourgogne, après avoir exercé les fonctions de Daf et être passé par l'un des "big" du secteur. Selon lui, le plus important est de savoir convaincre le cédant, qui recherche un repreneur ayant les mêmes valeurs que lui et conservera son personnel. Il doit être persuadé que vous serez capable d'oublier vos comportements de salarié et que vous n'hésiterez pas à " mettre les mains dans le cambouis ". Il faut savoir être patient, le séduire, le convaincre.

[Témoignage] Yves Pépin, ex-Daf, repreneur de Soléode : " Repartir à zéro sur un nouveau projet n'est pas facile "

Après une trentaine d'années de salariat, dont une décennie au poste de directeur financier de l'équipementier automobile ZF Systèmes de direction, Yves Pépin entame sa carrière entrepreneuriale en 2011. " À 56 ans, repartir à zéro sur un nouveau projet n'est pas une chose facile, je me suis donné un an pour trouver la cible idéale et me suis inscrit à une formation au sein de l'association de transmission d'entreprise (CRA) pour mettre toutes les chances de mon côté ", confie Yves Pépin.

L'ancien Daf mobilise son réseau pour dénicher les affaires susceptibles de l'intéresser avant qu'elles ne soient officiellement sur le marché et, après trois lettres d'intention et quelques moments de découragement, finit par trouver le projet qui lui convient : à mi-chemin entre la création ex nihilo et la reprise. Il s'agit de Soléode, un bureau d'études qui conçoit des habitations légères de loisirs en ossature bois. L'ancien Daf propose au fondateur de s'associer et de donner une nouvelle dimension à l'entreprise en se lançant dans la fabrication de ces chalets à destination des campings. " La construction de mobile homes en bois est un marché de niche porteur, qui profite de la montée en gamme des campings ", analyse Yves Pépin, qui table sur un chiffre d'affaires de 4 à 5 millions d'euros pour 2014. " Nous avons réalisé une quarantaine de devis mais la fenêtre de tir pour la saison 2013 s'est déjà refermée ", déplore l'ancien Daf, qui trouve que la période d'inertie entre les demandes de devis et leur transformation en commandes fermes est décidément trop longue... Pour ne pas trop puiser dans ses économies en attendant le démarrage, Yves Pépin a accepté une mission de manager de transition dans une PME d'ingénierie, Neolux SAS.

Toujours prévoir un plan B fait aussi partie de la sagesse du Daf expérimenté...

Yousra Senhaji

Camille George,<br/>rédactrice en chef Camille George,
rédactrice en chef

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