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DossierQuand la fintech révolutionne la finance

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3 - Comment la fintech vient chambouler les banques

À quels besoins répond la fintech? Sur quels marchés se déploient ses acteurs? Quel est leur positionnement? Quel impact pour les acteurs traditionnels? Le point sur l'écosystème fintech.

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Un marché de niches

Besoin d'instantanéité, de services souples et efficaces, avec une meilleure transparence des coûts: les acteurs institutionnels répondent mal à certains besoins des entreprises, voire pas du tout: leurs process de validation sont trop lourds et trop cloisonnés. C'est d'abord à ces nouvelles attentes qu'ont répondu les fintech.

"Une fintech n'est jamais, à elle seule, en concurrence frontale avec la banque. Elle s'attaque à une activité niche de cette dernière", assure Philippe Mutricy, directeur des études pour Bpifrance. À l'instar de Spendesk, une start-up qui s'est employée à améliorer les moyens de paiement dans l'entreprise en proposant un service de cartes de crédit virtuelles et de gestion des justificatifs de notes de frais. Son cofondateur, Rodolphe Ardant, insiste sur ce point: "Nous élargirons probablement notre offre produit à terme mais l'idée initiale était de résoudre ce problème de moyen de paiement dans les PME."

Même démarche du côté de Lendix, leader du financement participatif d'entreprise, de Créancio ou de Finexkap, solutions alternatives à l'affacturage classique, ou de la plateforme facilitant les transferts de devises et accompagnant la gestion des risques liés au change, Kantox. Pour le CEO de cette dernière, Philippe Gélis, "l'objectif était de fournir un meilleur service aux PME, mal servies par les banques et pourtant soumises au risque de change, avec un coût totalement transparent". Pour attaquer ce marché de niche et "proposer mieux que les banques, nous avons dû développer une approche très expérience client", explique le fondateur de la plateforme.

De l'innovation d'usage à l'innovation technologique

Cette hyper adaptabilité aux besoins des clients impacte nécessairement le business model de ces fintech. "Après seulement cinq mois de recherche, nous avons abandonné notre premier projet de plateforme d'affacturage, gérée comme une place de marché, pour monter celui d'une société d'asset management qui prenait en charge, de A à Z, la gestion de la facture. Le projet était radicalement différent, notre prise de risque aussi et le business model a été totalement bouleversé", se souvient Cédric Teissier, cofondateur de Finexkap.

Une activité de niche, un business model évolutif centré sur les besoins clients, des méthodes agiles, mais aussi des temps de développement et de création de structure un peu plus longs que la moyenne des start-up, pour cause de secteur réglementé, voici les quelques traits communs à la majorité des fintech.

Jusque-là focalisée sur l'amélioration de l'usage client, la ligne de front des fintech pourrait pourtant légèrement dévier. "Les fintech se sont tout d'abord imposées par des révolutions d'usage. Elles ont réinventé l'expérience client en s'appuyant sur le mobile, sur des interfaces plus simples et plus ergonomiques et ont proposé une tarification plus attrayante, observe Isaline Merle d'Aubigné. Mais, de plus en plus, les fintech reviennent vers des innovations plus techniques, notamment dans les domaines de l'exploitation et la sécurisation des données, du machine learning, de la blockchain."

"Nous sommes condamnés à un positionnement toujours plus technique, confirme Philippe Gélis. À long terme, les banques risquent de nous rattraper sur l'expérience client et, dans une moindre mesure, sur la transparence. Nous n'allons pas pouvoir toujours nous positionner sur le prix, cela ferait de nous de simples low cost. Il va nous falloir trouver des solutions toujours plus innovantes qui apportent une grosse valeur ajoutée au client." Voici le credo qui explique le succès des fintech. En s'appuyant sur des équipes restreintes, des méthodes agiles, une culture digitale et en restant concentrées sur peu de sujets, elles réinventent en permanence l'offre de service bancaire.

La blockchain, disrupteur des disrupteurs?

Aujourd'hui, les fintech viennent ébranler les acteurs traditionnels de la finance. Mais ces nouveaux entrants ne risquent-ils pas, à leur tour, de se faire bousculer par la blockchain dans laquelle les acteurs historiques investissent massivement et que l'on annonce déjà comme la prochaine révolution du secteur de la finance?

Non, selon Isaline Merle d'Aubigné (Bpifrance Le Lab): "Pour les banques, la blockchain est un outil prometteur qui leur permettra de sécuriser les transactions. Elles pourront gagner en rapidité d'exécution, et donc optimiser les coûts en facilitant l'identification des interlocuteurs, des procédures de conformités, la vérification des données et de paiement."La blockchain est un outil et, par conséquent, pas un acteur.

Même son de cloche du côté , d'Alain Clot, président de France Fintech: "La blockchain est un protocole. Pour qu'elle fonctionne, il faut qu'elle s'impose comme standard." D'autant que, pour lui, les fintech ont un atout: "Elles sont agiles et, depuis leur création, passent leur temps à s'adapter et à évoluer en regardant toujours du côté de l'innovation et de l'usage. La blockchain est déjà intégrée dans les réflexions sur les modèles."

Une certitude. Pour le président de France Fintech, la blockchain ne se limitera - et ne se limite déjà pas - pas au bitcoin. Elle aura un impact sur bien des secteurs et des fonctions: notarial, assurance, audit, comptabilité.

>> À lire aussi: Le point sur la blockchain

Miser sur la coopétition

Les banques l'ont bien compris. Elles sont plus lourdes et peinent à se renouveler. "La solution n'est pas de digitaliser les banques mais, pour les banques, de créer un modèle digital", assure Alain Clot, président de France Fintech. "C'est culturel, explique Grégoire Lestapis, ancien directeur général de la banque BBVA France (lequel a rejoint récemment Lendix). Pour être une banque digitale, il faut que tous les postes de direction soient occupés par des digitaux et non des banquiers."

Une agilité qui n'est pas forcément codée dans l'ADN de toutes les banques traditionnelles, mais celles-ci s'adaptent. Longtemps à l'abri, en France, grâce une réglementation protectrice du système en place - ce qui n'est plus le cas - et une culture du one-stop-shop dont elles bénéficiaient, elles sont désormais soumises à une concurrence bien plus forte. Et pas uniquement des fintech françaises. Après une première phase distante, elles les observent maintenant avec attention, voire collaborent avec ces dernières. Les fintech inspirent les banques.

D'où un étrange jeu, entre concurrence et collaboration: la coopétition, qui a fait émerger un certain nombre de partenariats, à l'instar de la stratégie de BBVA. La banque espagnole prend des participations plus ou moins importantes dans certaines start-up "pour compléter notre offre de service soit sur une base géographique soit par segment", souligne Grégoire de Lestapis, qui a aussi monté son propre fonds d'investissement de capital venture, à San Francisco. "Ce fonds, qui travaille de manière indépendante, nous permet de regarder 800 dossiers par an, c'est une source d'information énorme et un outil de veille fantastique."

Difficile de savoir combien de partenariats sont signés entre fintech et acteurs traditionnels ou même d'en connaître le contenu dans le détail. Mais une certitude demeure: les lignes bougent. "De nombreuses ­fintech de l'association ont été approchées par des grandes banques et assureurs", confie Alain Clot. Une tendance à la structuration et à la concentration de ce petit marché en plein essor qui devrait se confirmer ces prochaines années.

GAFA: et si les concurrents des banques n'étaient pas ceux que l'on croyait?

On oppose facilement fintech et banques traditionnelles alors que la réalité du jeu de la concurrence est probablement bien plus complexe et là où on ne l'attend pas. "Les véritables concurrents des banques sont les GAFA", affirme Philippe Mutricy, directeur des études de Bpifrance. "Et pas uniquement les géants américains mais aussi les Chinois comme Baidu, Alibaba ou Xaomi", ajoute-t-il.

Ils possèdent la force de frappe, la puissance clients, ils maîtrisent une quantité innombrable de données - de même que les banques, c'est aussi pour cela que les activités financières pourraient intéresser ces nouveaux entrants - et détiennent déjà les techniques et équipes pour se lancer. Ils ont d'ailleurs déjà fait une belle percée sur les activités des moyens de paiement. La seule chose qui les retienne encore, selon Grégoire de Lestapis, ancien directeur général de BBVA France: "Ils n'ont pas du tout envie d'intervenir sur un secteur aussi réglementé."

Sophie Biri-Julien

Camille George,<br/>rédactrice en chef Camille George,
rédactrice en chef

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